Claes Oldenburg et Coosje Van Bruggen

La Bicyclette ensevelie, 1990, Parc de La Villette, Paris


Acier, aluminium, plastique et résine. Peinture émail polyuréthane.

La sculpture s’étend sur une surface de 46 x 21,7m

Roue: 2.8 x 16.3 x 3.2 m 

Guidon et sonnette: 7.2 x 6.2 x 4.7 m

Selle: 3.5 x 7.2 x 4.1 m

Pédale: 5 x 6.1 x 2.1 m

Cette installation est le fruit d’une coopération entre deux artistes. Ils travaillent ensemble à partir de 1975 et ils se marient en 1977.
Claes Oldenburg (né en 1929) est un artiste plasticien suédois, rattaché au mouvement pop art.
Coosje Van Bruggen (1942-2009) était une sculpteur et historienne de l'art.
Il s’agit d’une commande de l’Etablissement Public du Parc de la Villette en
novembre 1985
.

Invention de la bicyclette
La naissance de la bicyclette commence en France en 1860 avec les vélocipèdes à pédales. La commercialisation débute en 1867 avec les vélocipèdes à pédales de la Maison Michaux qui est tout de suite un succès auprès de la population française.
Il faut attendre 1890 pour voir l’apparition de bicyclettes proches de celles que nous connaissons. A cette époque la bicyclette est constituée de pneumatiques à chambre à air, d’une selle à l’arrière, d’un pignon arrière couplé au plateau avant, d’une transmission par chaîne et de tubes en acier léger pour le cadre.
En 1903 naît le Tour de France.
En 1918 une nouvelle appellation fait son apparition, la bicyclette devient le vélo. Il est adopté par une immense majorité de la population.

vélocypède 1867bicyclette de sécurité 1885

Pourquoi une bicyclette ?

La sculpture laissée là, à même le sol, évoque le témoignage d’une époque passée qui aurait été découverte par des archéologues. Oldenburg, fait-il preuve d’une certaine ironie dans son choix ? Apparemment non, puisque l’œuvre est installée en France ; la bicyclette n’a-t-elle pas été un symbole fort de la France pendant de nombreuses décennies ? Sans oublier que la bicyclette est un symbole qui a déjà été employé de nombreuses fois à travers les arts plastiques, cinématographique…

Picasso, Tête de taureau. 1942, Paris. Selle en cuir et guidon en métal 33.5x43.5x19 cm.


Marcel Duchamp, Roue de bicyclette, 1913, 130x64x42cm, Paris, Métal et bois peint.


César, Compression de vélo, 1990, 100x75x90cm.

Jean Tinguely, Méta-harmonie, 1978, 290x600x150cm

Au cinéma
Fric-frac de Maurice Lehman, 1939.
Jour de fête de Jacques Tati, 1949.
Jules et Jim de François Truffaut, 1962.
La Grande vadrouille de Gérard Oury, 1966.

Explication de l’œuvre

Nombreux sont les gens qui passent à côté sans l’apercevoir, ou du moins pas dans sa totalité, ou alors qui se demandent : « mais à quoi sert ce bout de tuyau tordu qui sort du sol ? » Pourtant, dans une certaine mesure, c’est logique. En effet, cette sculpture monumentale est composée de plusieurs éléments variés d’une bicyclette partiellement ensevelie dans le sol : une roue, un guidon et sa sonnette, une selle et une pédale. Pour compliquer les choses, les éléments sont d’une taille exceptionnelle, conçu pour un géant. Notons que l’échelle monumentale des éléments est proportionnelle aux éléments d’origine afin de conserver une cohérence à l’ensemble de la sculpture.

Bien que les éléments soient complétement indépendants les uns des autres, ils font partie d’un ensemble compact qui représente une bicyclette couchée sur le côté. Elle est partiellement enfouie dans le sol et on n’aperçoit qu’une petite partie, à savoir, la roue, la selle, le guidon et une pédale.
Lorsqu’ils passent près de cette sculpture, de nombreux promeneurs ne distinguent que quatre morceaux de bicyclette qui dépassent du sol.
En réalité, la bicyclette est là toute entière : la partie pour le tout.
Prenons du recul et faisons peuvent d’imagination, les éléments ont une logique de disposition entre eux, ils sont espacés de façon à reconstituer la bicyclette dans l’espace mais une partie est sous terre. Il faut imaginer, se représenter, cette partie ensevelie pour reconstituer la totalité de la bicyclette : ainsi une partie de la bicyclette suffit à suggérer le tout.

« On a décidé que les parties et les détails seraient un sujet plus adapté pour une sculpture, au lieu d’une monumentale bicyclette en son entier. C’est pourquoi nous avons choisi d’ensevelir la majorité de la bicyclette. » Oldenburg et Van Bruggen.

Une des constantes dans le travail de Claes Oldenburg est de s’approprier les objets du quotidien. Il modifie, inverse la densité des matériaux : modification d’échelle, le petit devient grand, modification de la matérialité, le mou devient dur et vice versa.
A travers ses inversions d’échelle et/ou de densité, il capte le regard du spectateur, il l’attire vers la sculpture. Ainsi, le spectateur se demande pourquoi cette truelle, cette pelle,… a changé de taille, pourquoi elle a changé de consistance ?
 
Cet objet sans importance, issu de notre société de consommation, se voit doté d’un nouveau statut : celui d’une œuvre d’art ou d’une nouvelle fonction : attirer le regard…

19711972

Oldenburg souhaite que son travail soit visible et accessible par tous et non pas enfermé dans un musée. C’est pourquoi il préfère installer ses sculptures à l’extérieur. En effet, imaginons que la bicyclette soit installée dans la cour d’un musée. Combien de personnes  ne l’auraient jamais vu, faute de ne pas avoir osé pousser les portes d’un établissement qu’ils ne fréquentent pas. Encore plus pour les enfants qui sans accompagnateur n’entreront jamais dans un musée. En installant son travail à l’extérieur, Oldenburg l’offre au regard de tous. Et de nombreux enfants confondent la selle de la bicyclette avec un toboggan. Mais ce détournement est voulu par l’artiste, car ainsi, l’enfant s’approprie l’œuvre d’art - certes à sa manière. Laissons faire le temps pour que plus tard, l’enfant fasse de lui-même les relations nécessaires entre son toboggan, la selle et l’œuvre d’art.

Inspiration

Oldenburg fait référence  au roman de Samuel Beckett : « Molloy ». Il s’agit d’un vagabond handicapé qui  a des troubles de la mémoire. Alors qu’il est tombé maladroitement de son vélo, en se relevant, il n’arrive plus à reconnaitre la fonction de l’objet. Dans le roman, le vélo du vagabond est rouge mais les artistes ont préféré le bleu afin de créer un contraste avec le rouge qui parcourt l’architecture du Parc de la Villette. Quant au modèle du vélo, il est inspiré d’après le modèle du vélo de la fille des artistes.

Interprétation

Est-ce que l’artiste a réellement enterré le reste de la bicyclette ? La réponse est non, il s’agit d’une sorte de jeu mental, une sorte de cache-cache qui oblige le spectateur à imaginer la partie manquante. C’est une sorte d’illusion, un trompe l’œil. Pourtant au-delà du cache-cache qui amuse, il s’agit avant tout d’une critique de notre société de consommation.
Le vélo est un objet banal, un objet périssable et donc il finira sûrement sa vie en pourrissant dans une déchetterie. Oldenburg entend par là que notre société de consommation à outrance va peut-être vers une  fin inéluctable car elle s’autodétruit.
Mais un espoir subsiste. La bicyclette est ensevelie, à moitié enterrée, s’agit-il de la fin de sa vie ?
Non, car elle possède encore une moitié visible. Cette moitié de l’objet a encore une fonction décorative, la beauté de ses formes, l’harmonie de ses courbes, le pimpant de ses couleurs, la captation du regard, l’étonnement ou le questionnement des passants. Ainsi, la bicyclette débute une sorte de second cycle, une seconde vie avant d’être définitivement enterrée ou sauvée de la mort.