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Les Fresques de la Villa Barbaro à Maser De Véronèse

Problématique : La relation de l’œuvre aux espaces de présentation.

                              Le rôle du spectateur dans l’œuvre.

Véronèse (1528-1588)

Véronèse est un peintre vénitien du XVIème siècle.

Sa ville natale est Vérone : d’où Véronèse « le véronais »

Il est coutume de le rattacher au Maniérisme vénitien ou à la renaissance tardive ; les concurrents de l’époque sont Titien (renaissance) et Le Tintoret (maniérisme).

Dès le départ, il connait un succès rapide et rare.

Son travail se distingue par l’emploi : de la couleur claire et vive,

                                                                   dans le traitement de la lumière

                                                                   dans la juxtaposition des couleurs plus chatoyantes

                                                                   d’une palette plus riche

                                                                   d’un faste propre à suggérer les matières, les étoffes précieuses.

                                                                   d’un travail précis autour des ombres colorées et la luminosité.  

     

On retrouve dans ses compositions la représentation de l’époque de la splendeur et du triomphe de Venise au cinquecento.

La commande de la décoration de la villa Barbaro est exceptionnelle par la taille de la surface à décorer, pas moins de neuf pièces au total. Elle repose sur le concept de la relation de l’œuvre au lieu.

Cette réalisation ouvre les modalités même du travail de l’artiste, notamment les collaborations techniques dont il devait s’entourer, la compréhension des qualités architecturales du bâti.

Introduction

La ville de Maser est située à 50 km au nord de Venise. A cette époque la pratique du décor illusionniste, initiée par Mantegna au Palais Ducal à Mantoue est alors à son apogée.

Dans cette réalisation, on découvre un dialogue entre la peinture et l’architecture ou un dialogue entre le spectateur et l’œuvre picturale.

Espace réel et espace fictif se répondent au gré des espaces architecturaux. En tenant compte de l’architecture, la peinture invente un jeu inédit sur les points de vue, les ouvertures… où le spectateur devient le protagoniste.

La République de Venise au XVI ème siècle

Le début du peuplement de Venise remonte au VIème siècle. Saint Marc est le patron évangile de la ville car son corps a été rapporté par deux marchands d’Alexandrie en 828.

En 1495, Venise est une cité triomphante. Venise est une ville exceptionnelle de par sa richesse, la beauté du paysage urbain et toute l’originalité grâce à sa situation géographique et  ses relations à la mer.

Venise est une puissance maritime qui lui permet de mettre en place une certaine stratégie pour les échanges entre l’occident et l’orient.

Venise de par son commerce intérieur et extérieur est une ville puissante. Cependant deux évènements vont commencer à l’affaiblir : l’avancée des Ottomans en Terre Chrétienne et la découverte de l’Amérique.

L’Etat de Venise gardera son indépendance jusqu’en 1559.

Les villas Palladiennes

Andréa Palladio, 1508-1580, architecte.

Il est maitre maçon. Il est une figure incontournable dans l’histoire de l’architecture, son nom est associé à la réalisation de nombreux palais, maisons particulières et églises. En 1570, il publie quatre traités sur l’architecture, la villa Barbaro est présente dans le livre 2.

Son style se tourne autour d’une parfaite maîtrise des canons de l’architecture antique, d’une façade symétrique souvent encadrée de colonnes ou demi-colonnes, surmontée d’un fronton.

Le développement des villas Palladienne commence au  XVème siècle, on peut presque parler d’effet de mode au XVIème siècle dans la péninsule italienne où  on en dénombre une trentaine édifiée entre 1530 et 1580.

La villa Barbaro

Elle est construite vers 1558 et appartenait à deux frères très cultivés, Daniele Barbaro 1514-1570 et Marcantonio Barbaro (1515-1595).

C’est une des rares villas achevée d’après les plans originaux de l’architecte.

Le rôle de la villa : située non loin de la ville, elle est habitée une large partie de l’année, ce qui permet aux deux frères de s’assurer du bon fonctionnement de la ferme et de la gestion des récoltes dont dépendaient leurs revenus et leur mode de vie luxueux.

Elle adopte, un principe d’ordonnancement classique des volumes inspirés de la villa romaine.

Elle devait permettre aux frères Barbaro d’avoir une demeure d’où ils pouvaient gérer leurs terres agricoles tout en valorisant leur goût pour le « loisir cultivé », la méditation et l’étude. A cela s’ajoutaient des fonctions familiales et de représentation. Ils sont amateurs d’art et passionnés par les problèmes de peinture et d’architecture.

Durant le chantier, Véronèse séjourne sur place avec sa famille.



Peindre à fresque :

La fresque est une peinture murale sur un enduit frais, inspiré des peintres Florentins du Quattrocento, « Giotto, Fra Angelico, Masaccio ». L’artiste applique les pigments dilués directement sur l’enduit frais à la chaux de manière à ce que les pigments pénètrent la surface par une réaction chimique naturelle de carbonisation. Pour obtenir plus de couleurs, les finitions et dorures sont appliquées sur un mur sec. Il fallait calculer la dimension du mur enduit pour qu’il soit peint dans la journée avant que le mur ne sèche.

Le programme décoratif

·         Le projet est fidèle aux thèmes favoris des humanistes de la renaissance italienne.

·         Les scènes mythologiques et les épisodes religieux constituent la dominante.

·         Les sujets sont inspirés des textes classiques ou de la réalité contemporaine.

·         Une culture classique grâce à des mises en scène d’évocation religieuse qui renvoient à la culture chrétienne des commanditaires.

·         Une évocation de la mythologie antique

·         L’un et l’autre pan de leur tradition intellectuelle (classique et mythologique) dialoguent ici sans discontinuité d’un mur à l’autre et d’un plafond à l’autre.

·         Ce sont d’abord les divinités de l’Olympe qui accueillent les visiteurs. Elles renvoient à la culture des frères Barbaro.

·         Les paysages sont tantôt inspirés de vues des environs, ou de souvenirs de Véronèse, ou évoquent des paysages antiques.

Le décor du premier étage


Salle Olympe

La salle Olympe est axée sur le thème de l’harmonie universelle. De forme carrée, elle est le point d’aboutissement dans le programme visuel qui passe par plusieurs pièces.

Il y a deux niveaux de lecture.

Le haut est dédié à  l’univers littéraire mythologique, et le bas au monde laïc et privé de ses habitants.



On découvre en haut les 7 dieux des astres, ils entourent une femme vêtue de blanc (peut-être la sagesse divine) trônant sur un dragon.

Les 7 divinités planétaires cosmologiques sont : Diane, Mercure, Vénus, Apollon, Mars, Jupiter et Saturne.

Les signes du zodiaque sont à leur pied. 


Dans les angles, on découvre les 4 éléments : Junon pour l’air, Vulcain pour le feu, Cybèle pour la terre et Neptune pour l’eau.

Dans les cartouches rectangulaires quatre grisailles allégories de l’Amour, de la Fécondité, de

l’Abondance et de la Chance.


Puis dans les deux lunettes les quatre saisons


L’Hiver et le Printemps (Vulcain et Vénus) au sud


L’Eté et l’Automne (Cérès et Bacchus) au nord

Comment lire l’ensemble : la Sagesse Divine  règne sur les principaux maîtres de l’Olympe, sur les signes du zodiaque, sur les saisons, sur les quatre éléments, sur les quatre éléments naturels, les principes de la vie humaine puis sur les membres Barbaro, habitants de ces pièces et eux mêmes peints plus bas sur les murs.

C’est donc l’organisation ordonnée du cosmos à travers un cycle régulier qui est le  thème de cette pièce.

La base de la voûte, partie basse, est traitée comme une galerie bordée d’une balustrade ornée de plusieurs habitants de la villa.


Les salles du tribunal de l’Amour et de Bacchus

Elles illustrent (selon les avis car ils divergent) les devoirs d’une jeune épouse dans l’une, et les occupations liées à la récolte du vin propre dans l’autre.

Tribunal de l’Amour

Une jeune femme est agenouillée devant trois divinités : Hyménée, dieu du mariage couronné de fleurs, entouré de Junon et de Vénus.


Salle de Bacchus

Thématique masculine et festive.

Le Dieu Bacchus presse le raisin pour en tirer le vin et l’offrir aux deux hommes.

A droite, l’homme endormi évoque le Sommeil et au-dessus on trouve une Muse jouant de la viole

On pense que cette salle illustre aussi les plaisirs et le loisir offerts par la vie à la campagne, lieu de repos, de méditation et de réception loin du tumulte de la ville.


Salle du chien

Trois femmes : La Fortune, à droite, assise sur un globe terrestre ; au milieu, l’Envie accompagnée d’un lion et à gauche l’Ambition.


Sur le mur en dessous : La Chance et un homme assoupi, et en face le Temps (Saturne) et l’Histoire.


Et sur le mur du fond une très belle Sainte Famille : Saint Jean Baptiste, Saint Joseph et Sainte Catherine  entourent la Vierge et l’Enfant.


Salle de la lanterne

La Prudence munie d’un miroir et la Force représentée sous les trais d’un homme mûr portant une peau de lion et une massue.


En face, un homme qui tient une femme par une bride.


Au plafond, La Foi introduit un homme mal vêtu, à demi nu, auprès de la Charité


Sainte Famille dans la lunette du mur sud : la Vierge tient contre son sein l’Enfant Jésus juché sur un coussin blanc, Saint Joseph à droite et une jeune servante retient le rideau vert pour dévoiler une scène d’intimité sacrée.


Les paysages

En dessous des plafonds et des voutes, la plupart des murs sont ornés de paysages évoquant de grandes fenêtres. Ces vues fort détaillées font référence à des allusions au monde architectural de l’Antiquité, de l’environnement agricole, ponctués de petits personnages qui y évoluent paisiblement.

Ces peintures à l’analyse complexe, révèlent la culture des propriétaires et leurs goûts. Elles évoquent le reflet d’un certains idéal de vie, empreint de mesure et de sérénité, de connaissance  et de foi.





Une peinture de la splendeur et de la mise en scène

A travers ces fresques, nous sommes devant une réalisation emblématique du jeu de l’artiste avec l’espace et le regard. L’usage exceptionnel de la couleur et de la lumière, le soin apporté à traduire les splendeurs de Venise, et la pratique d’une peinture illusionniste en sont les principales caractéristiques.

L’importance de la couleur

Avant toute chose Véronèse est le maître de la couleur claire et de la lumière, (style maniérisme, mais aussi de la région de Venise). Il juxtapose de manière inattendue les couleurs complémentaires, il superpose les éléments sombres aux surfaces éclatantes, utilise des ombres colorées quand les maîtres de la lagune ajoutent du noir à la couleur dominante. Grace à ces ombres profondes, aux reflets et aux transitions subtiles entre les teintes, la profusion et la variété des couleurs ne nuisent pas à la cohérence des œuvres.
La couleur n’est jamais une fin en soi. Elle existe pour suggérer la matière, les chairs, les étoffes, les ors etc. Car Véronèse est le peintre par excellence de ces matières colorées somptueuses.

Peindre la nature et le paysage

Véronèse s’intéresse de près à l’art du paysage. De nombreuses représentations de paysages ornent les pièces de la villa.

Dans la villa, le paysage naturel devient le sujet de la représentation.

L’art du portrait

Sa pratique s’inscrit dans l’essor du portrait ressemblant à la Renaissance. On voit apparaitre une concurrence entre les portraits individuels et les portraits historiques. Au XVIème siècle, les portraits individuels sont des portraits aux trais individualisés. Cependant à l’époque, l’art du portrait est un art peu apprécié des théoriciens de l’art, sauf pour les Vénitiens.

Cela pose le problème de l’imitation fidèle à la nature ou, au contraire, de la recherche du beau et de l’idéalisation. L’impératif de ressemblance au modèle, dans ses imperfections naturelles, pouvait contredire en effet l’idéal de beauté auquel devait tendre la peinture.

Conformément au gout de cette période, les peintures de la villa Barbaro contiennent de nombreux portraits au naturel. Tous témoignent d’une attention particulière aux détails des traits et aux ornements  des vêtements.


Autoportrait de Véronèse              

Portrait d’Elena

Le dispositif pictural

Inventer un jeu visuel avec le spectateur

Véronèse innove en introduisant sur les murs une forme très élaborée de dialogue avec les habitants du lieu et avec les visiteurs.

Il est avant tout caractérisé par une utilisation exceptionnelle des éléments d’architecture, fictive ou non. La mise en scène la plus saisissante étant celle de la salle Olympe.

Partout, les éléments architecturaux rythment la contemplation des scènes reproduites sur les murs.

Entre les indices peints et les réels, le spectateur n’est jamais tout à fait sûr de ce qu’il voit. Les échanges entre le vrai et le faux fonctionnent parfaitement bien et produisent une illusion troublante et un sentiment à la fois d’ambiguïté et de très forte cohésion de l’ensemble.

Eléments de surprise : les différents personnages qui se profilent dans l’ouverture d’une porte surprennent et suscitent un bref instant d’hésitation.

Deux mondes se côtoient : celui des habitants de la villa et celui fictif des figures peintes sur les murs, cela évoque un monde parallèle.

On remarque aussi des éloignements de la focale, les jeux sur les points vue ou encore les proportions et la profondeur qui déstabilisent l’œil.

Ces différences visent à intégrer autant que possible le spectateur dans l’œuvre peinte, à l’englober dans la mise en œuvre du décor et à faire lui-même l’expérience des dispositifs retenus par l’artiste.

Et aujourd’hui ?

Avec quelle efficacité le décor fonctionne-t-il encore pour les contemporains ?

Nous avons perdu l’outillage intellectuel des frères Barbaro, nous ne percevons pas forcément les messages philosophiques, les intentions théologiques ou cosmologiques.

Même s’il y a un décalage culturel, le jeu de la peinture réussit toujours à amuser le visiteur et à tromper un instant son regard.

Peinture et architecture

Le trompe l’œil n’est pas une invention de la renaissance, on le découvre déjà en Grèce, la légende des raisins de Zeuxis. Véronèse pousse les choses et cherche à créer entre l’architecture et les arts. Il veut produire une parfaite illusion.

Le décor s’apparente effectivement à une mise en scène théâtrale qui fait du visiteur un acteur presque tout autant qu’un spectateur.

Ces peintures témoignent d’une réflexion sur l’espace, tant pictural que théâtral, dans la mesure où le spectateur est amené à vivre lui-même l’expérience de l’espace dans ces pièces entièrement ornées de peintures.

Le décor est conçu pour englober l’observateur dans sa mise en œuvre.

Les décors aident le spectateur à aller dans une direction, vers une salle.

La peinture manipulant d’une certaine manière le regard et le corps tout entier du promeneur comme le fait d’ordinaire l’architecture.

La peinture assure ainsi la circulation dans l’espace de la villa.

Cependant

A l’effet d’illusion succède la prise de conscience de l’artifice dès qu’un déplacement dans une pièce ou une enfilade anéantit le fonctionnement visuel et déforme le point de vue. La vie et la durée d’un trompe l’œil dépend de l’emplacement précis du spectateur, dès que celui-ci se déplace le dispositif s’effondre.

Prolongation


Véronèse : Les Noces de Canas 1562


Véronèse : Le repas chez Lévi 1573


Mantegna, fresques, chambre des époux 1474


Mantegna, Oculus, chambre des époux 1474